lundi 20 juillet 2020

Η δουλεία στον μεσαιωνικό ισλαμικό κόσμο

L’esclavage en terres d’Islam (VIIe-XVIe siècles)

Par Tatiana Pignon
Publié le 26/12/2014 • modifié le 05/03/2018 • Durée de lecture : 7 minutes
  

La pratique de l’esclavage

En islam, la société civile est régie par la Loi islamique issue du Coran et de la Sunna du Prophète ; il semble que le Coran tolère l’esclavage, tout en imposant aux maîtres des restrictions importantes. L’interprétation, toutefois, peut être différente selon que l’on s’en tienne à la lettre ou que l’on cherche à prendre en compte les circonstances historiques de production du texte. Il est certain que le Coran mentionne le fait d’affranchir un esclave comme une bonne action, permettant par exemple d’expier un péché. Quoi qu’il en soit, la pratique de l’esclavage dans les sociétés moyen-orientales du VIIe au XVIe siècle ne fait aucun doute. Leur fonction première est celle de travailleur, aussi bien aux champs que pour la construction des bâtiments ou la culture de la canne à sucre (ce dès les années 680), ainsi que dans les mines de sel du Sahara ou dans les mines d’or du Soudan. Ces esclaves sont particulièrement seuls, coupés de tout lien social ou familial – les femmes sont interdites de mariage et se voient confisquer leurs enfants en cas de grossesse, tandis que les hommes sont castrés – et leur condition est honteuse ; d’ailleurs, parmi les esclaves libérés par les administrations coloniales à la fin du XIXe siècle, très peu retourneront dans leur pays d’origine par peur de l’opinion. Ce sont tous des étrangers, venus souvent de très loin. Comme tous les esclaves, ils sont exclus des fonctions religieuses et ne sont pas reconnus aptes à témoigner en justice. Si l’esclavage est très peu réglementé dans les tous premiers temps de l’Islam, avec la formation progressive de la Loi islamique à partir des préceptes coraniques et de l’exemple de Muhammad, plusieurs règles s’imposent, notamment l’interdiction de la maltraitance ; toutefois, la peine encourue pour offense à un esclave est moitié moins forte qu’en cas d’offense à un homme libre. L’infériorité des esclaves est donc institutionnalisée.
Un autre de leurs rôles principaux est celui de serviteur ou domestique, aussi bien chez les élites politiques et commerciales qu’à la cour même du calife ou du sultan : les Mamelouks, esclaves d’origine circassienne employés dans la garde personnelle du sultan d’Égypte sous la dynastie ayyoubide, en sont un exemple, mais ils reprennent une tradition déjà ancienne. Les esclaves peuvent en effet être aussi employés dans les armées, comme des mercenaires forcés. Enfin, il existe ce qu’on pourrait appeler des esclaves de haut rang, qui occupent des fonctions importantes au sein de l’État. À l’époque ottomane, notamment, une partie de la cour du sultan est constituée d’esclaves (eunuques) ou d’affranchis qui le conseillent et remplissent des tâches administratives d’importance. Dès le califat umayyade, toutefois, des esclaves étaient utilisés pour le secrétariat, la greffe ou l’administration. Au sein même de la classe sociale que constituent les esclaves, la diversité est donc de mise et les positions sociales sont fortement différenciées, selon une hiérarchie qui va du mineur au conseiller d’État, en passant par le soldat et le valet ; mais les esclaves « privilégiés » sont rares, et aucune dynastie ne peut se mettre en place puisque les esclaves ne peuvent avoir de descendance. Il arrive toutefois que certaines femmes esclaves, cloîtrées dans les harems des puissants, se voient accorder la préférence du maître et vivent une vie paisible, notamment si elles sont instruites ; mais leur infériorité statutaire et leur devoir d’obéissance et de soumission demeurent inchangés.

L’origine des esclaves

La mise en place de l’esclavage peut s’expliquer historiquement par le grand mouvement de conquêtes des VIIe-VIIIe siècles. La guerre, en effet, et surtout la victoire, entraînent l’acquisition de très nombreux prisonniers, dont l’utilité apparaît rapidement aux vainqueurs : si certains sont tués, d’autres sont enrôlés dans les armées qui continuent à avancer, tandis que d’autres encore sont envoyés vers l’intérieur pour être employés comme travailleurs ou comme serviteurs. En effet, les conquêtes des premiers musulmans n’ont pas pour but de convertir les populations : elles ressemblent davantage à une expansion naturelle, portée par la nouvelle religion qui rend les musulmans sûrs de leur victoire, mais sans visée prosélyte. Elles ont donc pour conséquence d’utiliser une population nombreuse, considérée comme païenne, pouvant répondre aux besoins militaires, administratifs et économiques du nouvel État en formation. Le besoin de main-d’œuvre se fait bientôt si fort que d’autres expéditions sont conduites dans le but d’imposer aux royaumes limitrophes un lourd tribut de femmes et d’hommes esclaves : c’est le cas par exemple en 642, lorsque les troupes musulmanes s’élancent d’Égypte (tout juste conquise) pour attaquer la Nubie, le Soudan et l’Éthiopie. Les rois et chefs des potentats locaux qui y existent sont laissés en place après la conquête, à condition de livrer chaque année trois cent soixante esclaves. Plus tard, des razzias sont conduites par les corsaires arabes en Méditerranée, notamment contre les villes d’Italie et contre les chrétiens de la péninsule ibérique. Enfin, les attaques infructueuses à l’est, contre Constantinople, en 673 et en 716, débouchent sur des raids de cavalerie ayant pour objectif le butin et les esclaves. Il s’agit donc la plupart du temps de prisonniers de guerre, même si un commerce d’esclaves plus large et mieux organisé va bientôt se mettre en place. Du point de vue ethnique, les esclaves sont majoritairement des Noirs, pris lors de « guerres saintes » menées par des royaumes d’Afrique convertis à l’islam contre leurs voisins « impies », toujours au nom du calife de Bagdad à qui ils payaient donc un tribut. Selon les auteurs orientaux, les femmes de Nubie seraient particulièrement recherchées pour leur beauté et leur douceur, qui en font d’excellentes concubines mais aussi des nourrices pour les enfants. On trouve également un grand nombre d’esclaves blancs, soit pris en Europe du sud-ouest, soit faits prisonniers en Grèce et sur le territoire byzantin. Enfin, les esclaves circassiens [1] sont également très prisés, notamment pour la fonction militaire. Mais à partir du IXe siècle, les conquêtes commençant à s’essouffler, c’est la traite qui va fournir aux pays d’Orient la grande majorité des esclaves dont ils ont besoin.

Le commerce d’esclaves

Dès le VIIIe siècle existe une traite d’esclaves, de l’Occident vers l’Orient, et concernant notamment des Saxons, des Slaves et des Européens du Nord. Amenés jusqu’aux ports d’Europe du Sud, ils sont ensuite envoyés vers les grandes villes du Maghreb et de l’Orient. Les sources musulmanes et chrétiennes insistent sur l’importance du rôle des Juifs dans ce commerce, ne serait-ce que parce qu’ils sont plus à l’aise que les musulmans sur les marchés aux esclaves d’Europe, où ces derniers s’aventurent peu. De nombreux commerçants européens, en revanche, se rendent sur les marchés musulmans pour vendre des captifs – notamment des marchands italiens et plus particulièrement vénitiens, jusqu’à l’interdiction faite à ses sujets par l’empereur byzantin Léon l’Arménien, au début du IXe siècle, de commercer dans les ports d’Égypte et de Syrie [2]. Ce commerce représente une grande part des échanges entre l’Orient et l’Occident, d’autant que la forte mortalité des esclaves – due à leurs conditions de vie et de travail, mais aussi aux affrontements fréquents entre factions – et l’interdiction qui leur est faite de s’assurer une descendance oblige les musulmans à les renouveler constamment.
À partir du Xe siècle, sous l’influence de la dynastie perse des Sassanides, puis de celle des Bûyides qui prend le pouvoir à Bagdad en 945, le commerce d’esclaves avec la Russie se développe aussi largement. Enfin, la chasse aux esclaves noirs à travers l’Afrique prend de telles proportions que tout un réseau commercial, fait de relais et de routes caravanières, se met peu à peu en place dès le début du IXe siècle. De nombreuses personnes vivent du commerce d’esclaves : commerçants à proprement parler, rabatteurs, geôliers, éventuellement traducteurs. De véritables petits sultanats musulmans se mettent en place en Afrique noire, qui vivent uniquement de la traite des esclaves. Il s’agit d’un commerce lucratif – les marges des vendeurs d’esclaves de Verdun, en France, sont particulièrement élevées, mais les marchés aux esclaves d’Orient brassent également beaucoup d’argent : une belle esclave noire, par exemple, pouvait être vendue mille dinars, tandis qu’un travailleur valait entre cent et trois cents dinars. Les principaux centres de réception d’esclaves sont les grandes villes : La Mecque, le Caire, Bagdad, Damas entre autres, d’où ils pouvaient ensuite être conduits vers les sites d’exploitation des mines d’or et de sel, par exemple. Les trajets parcourus par les esclaves étaient donc très longs et souvent laborieux.
L’esclavage en terres d’Islam apparaît donc bien comme un fait important, qui toucha pendant des siècles des millions d’hommes et de femmes et brassa une très grande quantité d’argent. À quelques reprises, certes assez rares, il favorisa les contacts entre des populations très différentes – notamment en diffusant l’islam à travers l’Afrique, où les raids avaient pour première intention de capturer des esclaves. Régulé selon les principes propres à l’islam, mais communément admis comme une structure sociale d’importance, il est l’une des clés de compréhension du fonctionnement économique et social des pays du Moyen-Orient médiéval. À partir de l’ère ottomane surtout, une classe d’esclaves de haut rang se développe et prend de l’envergure à la cour des sultans : il s’agit aussi bien des eunuques qui administraient les palais et, en partie, l’État, que des concubines que le sultan finissait par affranchir avant de reconnaître leurs enfants comme les siens ; même si les héritiers désignés du sultan furent rarement des fils d’anciennes esclaves, ils purent jouer un rôle important dans l’État. Très divers dans ses pratiques et ses fonctions, l’esclavage permet donc, dans une certaine mesure, un brassage des populations, voire des idées puisque les nourrices, les précepteurs et les éducateurs sont fréquemment des esclaves – sans parler de son rôle économique fondamental.
Bibliographie :
- Malek Chebel, L’esclavage en terre d’Islam, Paris, Fayard, 2012, 496 pages.
- Murray Gordon, L’esclavage dans le monde arabe VIIe-XXe siècle, Paris, Robert Laffont, 1987, rééd. Tallandier, 2009, 265 pages.
- Jacques Heers, Les négriers en terres d’islam : La première traite des Noirs, VIIe-XVIe siècles, Paris, Éditions Perrin, 2007, 318 pages.

Yasmine Ghata, ένα μεγάλο επώνυμο στον φιλολογικό κόσμο του Λιβάνου

Entretien avec - Bréviaire de chantier

Par Florence Somer Gavage, Yasmine Ghata
Publié le 08/07/2020 • modifié le 08/07/2020 • Durée de lecture : 5 minutes
https://www.lesclesdumoyenorient.com
  


Construction d’une structure en bois. Extrait de l’ouvrage Le Calame noir de Yasmine Ghata

En quoi le tableau de la construction de cette estrade est-il intéressant ?

Les chantiers architecturaux ont tous une histoire à raconter. Véritables théâtres collectifs, ils constituent une transformation de l’espace, une volonté de puissance, une modernité en rupture. Quel est le regard des artistes sur ces chantiers ? Les représentations sont relativement rares. Récit dans le récit, quelques artistes ont tenté de capter ces hommes en mouvement en train d’ériger basilique, mosquée, château ou gratte-ciel ; la représentation juste et complète du réel n’est pas véritablement le sujet. On cherche plutôt à illustrer un propos, honorer un commanditaire, instrumentaliser le collectif au profit de l’individuel. J’aime ce regard d’artistes sur ces échafaudages, ce récit imbriqué d’une œuvre d’art se faisant l’écho d’une autre œuvre d’art, cette perception de lignes brisées interrompues, en passe de croitre dans l’espace. Quelques artistes ont tenté de capter le dynamisme de ce déploiement humain avec une distribution de rôles définis. Maitre-architectes, charpentiers, tailleurs de pierre, forgerons, charretier et d’autres encore défient ensemble les contraintes fondamentales de ces élévations. Ce sont leurs instruments de travail qui les définissent au sein du chantier : la pelle, la brouette, la truelle, les burins, le marteau… D’ouvriers anonymes noyés dans un grouillement constructif, lisibles uniquement grâce à leurs instruments de travail.
Ce dessin de Muhammed Siyah Qalam, un artiste du 15ème s. qui vécut à la cour des Moutons Blancs, est une peinture des steppes, venue illustrer la construction d’une simple estrade par des nomades habiles. Cette œuvre est résolument en avance sur son temps. Il s’agit de nomades réalisant une estrade pour la cérémonie liturgique du nouvel an manichéen appelé Béma [1]. Ce dessin est dynamique, propose un instantané réaliste, une saisie de l’instant d’une construction en cours où les nomades sont personnifiés, identifiés et se déploient dans tout l’espace du tableau. Ce travail de construction est volontaire, sujet à discussion (deux nomades échangent dans le coin supérieur gauche du tableau), sans hiérarchie entre les protagonistes, cette œuvre brute à la palette chromatique simplifiée est résolument moderne. Ces hommes sont réunis, non pas pour construire pour autrui mais pour eux-mêmes, pour leur salut individuel et collectif. Il y a une légèreté dans cette scène et un plaisir de construire qui est assez unique.
On est dans un récit parallèle entre l’artiste et le chantier lui-même, l’histoire interne fait écho à l’histoire externe et ces histoires prennent la résonnance de leur époque. Siyah Qalam livre un reportage de croyances ancrées en Asie Centrale qui perdurent malgré la venue de l’Islam. En retrouvant ces nomades au printemps et en restant avec eux, il absorbe leur quotidien pour le restituer en peinture, dans des instantanés de vie où les nomades sont les acteurs de leur propre vie. Construire cette Béma est un acte de purification en soi, il vise à inaugurer une nouvelle année dans l’allégresse.

Existe-t-il également des exemples de chantier dans les représentations richement décorées des miniaturistes ?

Oui, nous avons ce dessin du célèbre miniaturiste Behzād (1440-1536), réalisé en 1494 à Herāt, pour illustrer le Khamseh de Nezāmi et qui s’intitule « Construction du château de Khawarnaq ». Elle fait partie de l’ensemble de 21 peintures regroupées dans les deux manuscrits Or. 6810 du British Museum et qui furent exécutées entre 1494 et 1495, pour la bibliothèque du sultan timouride Amir Farsi Barlas. Le lieu de l’exécution n’est pas indiqué, mais le style des illustrations, ainsi que le nom du seigneur au service de Sultan Hosayn Bayqara, indiquent nettement Herāt. L’une des compositions, sur deux pages, constitue le frontispice, les autres se trouvent dans le texte. Le manuscrit porte des inscriptions des Grands Moghols Jahangir et Shah Jahan, preuves que le recueil se trouvait en Inde entre 1605 et 1628.

Pourtant Behzād et Siyah Qalam n’ont-ils rien en commun ?

En effet, la richesse de la palette du maître miniaturiste Behzād et la finesse des dessins, la maîtrise de la composition picturale et des motifs qui sortent de son atelier sont aux antipodes de la peinture brute et volontairement simplifiée de Siyah Qalam. Behzād est un artiste de cour qui passe pour être le plus grand maître de la miniature persane. L’œuvre dont nous parlons a été réalisée pour faire l’apologie du sultan timouride mais Behzād a également travaillé pour le pouvoir uzbek et surtout pour le fondateur de la dynastie safavide, le shah Ismā’il (1487-1524) qui le nomme directeur de la Bibliothèque royale de Tabriz dont les ateliers deviendront ceux de son école. L’importance de son œuvre, qui a participé à l’immense renouveau artistique opéré par la dynastie safavide en Iran, est néanmoins soumise à nombre de discussion car la signature du maître n’est pas toujours gage d’authenticité.
Le dessin de ce chantier fait plutôt l’apologie d’un pouvoir royal fort et central et de sa richesse mais elle est centrée sur la vie journalière de la population, à la différence des tableaux du maître qui illustrent d’ordinaire des moments de la vie seigneuriale en relation avec des œuvres comme le Khamseh (appelé également Gandj Pandj, les cinq joyaux) ou le Shāhnāmeh. Ces thèmes sont tellement différents de ceux qui sortaient de l’atelier de Behzād que l’on s’est posé la question de leur authenticité. Les spécialistes pensent qu’ils lui sont bien dus, du moins pour l’idée et la réalisation partielle. Par contre, il n’est pas improbable que leur achèvement ait été confié à un élève qui s’est chargé d’y ajouter détails et gestes quotidiens pris sur le vif avec une finesse et un certain humour. On remarque également que les dessins de Behzād donnent une identité aux personnages, de cour, bien sûr, mais aussi au peuple qui s’active dans la vie quotidienne. Les détails contenus dans les visages attribuent une personnalité aux acteurs et les sortent de l’anonymat. Cette miniature du chantier représente la construction de l’entrée du château. Il s’agit certainement d’une commande, pourtant, le sujet est relativement moderne. Chaque personnage est défini par sa tâche ; certains cassent les pierres, les déplacent, les hissent, les transportent, etc. Beaucoup de tâches différentes sont représentées, sans perspective. L’image ne renvoie pas un sentiment de pénibilité, de lourdeur ou d’effort musculaire. Ces œuvres du 15ème siècle ne restituent pas la pénibilité du travail mais elles font écho à une vision de la place centrale de l’individu dans une société donnée, à une époque où les artistes de cours pouvaient se permettre d’être avant-gardistes. Preuve que la peinture réaliste ne commence pas au 19ème siècle en Occident.
Quelques liens :
Atasoy N., “Four Istanbul Albums and Some Fragments from Fourteenth-Century Shah-Namehs,” Ars Orientalis 8, 1970, pp. 19-48.
L’Asie des Tartares. Rencontre avec Siyah Qalem , photographies de Roland et Sabrina Michaud, introduction de Thierry Zarcone, Gallimard, 2011.
Ipsiroglu M., Siyah Qalem , Ed. Akademische Druck, Graz, 1976.
Ben Mehmed Siyah Kalem, Master of Humans and Demons , Ed. Yapi Kredi, Istanbul, 2004.
https://www.britannica.com/topic/The-Building-of-the-Famous-Castle-of-Khawarnaq
Publié le 08/07/2020
  

Diplômée de Master en Sciences des Religions à l’Université Libre de Bruxelles (2015), Florence Somer Gavage a préalablement travaillé pendant 8 ans en tant que journaliste professionnelle dont trois ans pour la chaîne de télévision Kahkeshan TV où elle a produit des documentaires culturels en persan. Cette activité lui a également permis de voyager en Afghanistan ainsi qu’en Iran. Elle a également réalisé des reportages au Moyen-Orient (Irak, Jordanie, Égypte), en Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie), en Asie et en Amérique du Sud.
Elle est actuellement doctorante à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (Paris). Sa thèse vise à proposer une édition d’un texte inédit, les Ahkām ī Jāmāsp (« Décrets de Jâmâsp ») sur base de manuscrits persans et arabes qui n’ont, à ce jour pas été rassemblés ni systématiquement étudiés.

Yasmine Ghata est romancière et historienne de l’art spécialiste des arts de L’Islam (école du Louvre, Paris IV). Elle est l’auteur, entre autres, du "Calame noir".

Ιπποσύνη, Μουσείο του Λούβρου Αμπού Ντάμπι

https://www.lesclesdumoyenorient.com/Entretien-avec-Elisabeth-Taburet-Delahaye-commissaire-generale-de-l-exposition.html

Entretien avec Elisabeth Taburet-Delahaye, commissaire générale de l’exposition « Furûsiyya : l’art de la chevalerie entre Orient et Occident », actuellement présentée au Louvre Abu Dhabi

Par Elisabeth Taburet-Delahaye, Sylphide de Daranyi
Publié le 17/07/2020 • modifié le 19/07/2020 • Durée de lecture : 5 minutes
  
Elisabeth Taburet-Delahaye
©Bertrand Rieger

Vous êtes la commissaire générale de l’exposition, dont le thème reflète bien l’originalité et la pluridisciplinarité du Louvre Abu Dhabi, et évoque une rencontre entre Orient et Occident. Pouvez-vous revenir sur le choix de ce thème ? Cette approche avait-elle déjà été présentée ?

Lorsque les musées participant au projet du Louvre Abu Dhabi ont été sollicités pour proposer des sujets d’expositions, j’ai tout de suite pensé que le musée de Cluny devait suggérer des thèmes mettant en parallèle l’Orient et l’Occident, à l’époque médiévale bien sûr. Les expressions de Furûsiyya, et Art de la chevalerie ne recouvrent pas exactement les mêmes réalités mais comportent cependant de nombreux points communs. Ce croisement entre les cultures, curieusement, n’avait jamais été abordé, alors que les études sur le thème dans chacun des espaces géographiques sont légions. L’accueil a été très positif de la part des interlocuteurs émiriens, ce qui a encouragé l’Agence France-Muséums à inscrire le projet dans la programmation des premières années du Louvre Abu Dhabi.
Tout au long de la préparation, le contenu a été nourri des échanges au sein du commissariat : j’ai eu la grande chance de travailler avec deux excellents spécialistes, Carine Juvin pour l’Orient et Michel Huynh pour l’Occident. Et nous avons enrichi et vérifié notre vision grâce au conseil scientifique dont plusieurs membres ont d’ailleurs participé au catalogue.
Cameo of Shapur and Valerian Iran, after 260 Carved sardonyx Paris, Bibliothèque Nationale de France, Department of Coins, Medals and Antiques, inv. Cameo 360 © Bibliothèque nationale de France

Au sein de ce thème de la chevalerie, quels aspects sont plus particulièrement développés et quel est le parcours proposé ?

L’exposition prend place dans l’axe « Art et société » qui forme le cadre de la programmation de l’année. Il s’agit donc de donner à voir les représentations d’un groupe social, celui des cavaliers/chevaliers, et les œuvres d’art créées à destination de ses membres ou les représentants, dans l’exercice du combat mais aussi dans ses substituts et dans leurs autres occupations significatives.
Le parcours comprend ainsi trois parties, après une introduction qui évoque les racines communes :
- la constitution de ce groupe social de cavaliers d’élite qui apparaît dans chacune des aires géographiques vers les VIIIe/IXe siècles, et les valeurs développées en son sein, sous le titre Chevaucher,
- son fonctionnement par l’éducation, les modalités et les instruments du combat, défensifs et offensifs, sous le titre Combattre,
- enfin le développement d’une culture chevaleresque incluant des substituts au combat guerrier (chasse, polo, jeu d’échecs ….), une littérature, des représentations … qui promeuvent des idéaux et des images ainsi largement diffusés au-delà du groupe social qui les a vus naître.

Quels champs géographique et chronologique avez-vous retenus ?

Chain of the Order of the Golden Fleece Flanders, 16th century Gold and enamel Louvre Abu Dhabi © Department of Culture and Tourism – Abu Dhabi/ Photo : Thierry Ollivier
Toute exposition repose sur la présentation d’œuvres, et nous avons tenu à ce que celles-ci soient de la plus haute qualité, respectant la double désignation « art et culture ». Si l’ensemble de la période médiévale est évoqué, la plupart des objets datent des XIIIe-XVe siècles. De même, leur origine géographique se situe surtout, pour le monde islamique, dans les régions du Proche-Orient et en Europe, dans les pays Occidentaux, notamment la France.

Pouvez-vous revenir sur les liens (similitude dans l’origine, histoire commune…), ayant existé entre la Furûsiyya et la chevalerie occidentale ?

Ces liens, ces rencontres, sont en effet fascinants et je dois dire que plus nous progressions dans le travail de préparation plus nous avons été convaincus de la réalité et de la profondeur de cette « culture en partage », pour reprendre la belle expression d’Abbès Zouache.
Des sources communes, antiques mais aussi dans les steppes de l’Asie centrale, à la mise en avant de valeurs telles que le courage, la loyauté, le respect du chef, le service de Dieu … au développement de cette culture partagée à laquelle je faisais allusion – que l’on pense à la chasse à l’oiseau, au jeu d’échecs, à certaines formes littéraires – les rencontres sont frappantes.
Mais nous nous sommes gardés de donner une vision angélique ou réductrice : il s’agit aussi de violence et de mort, ou de gommer les différences : celles-ci sont aussi soulignées, par exemple dans la place prépondérante donnée à certaines armes, telles que l’archerie en Orient.

Au fil des siècles et des rencontres, les deux conceptions de la chevalerie se sont-elles mutuellement influencées, intellectuellement et esthétiquement ?

Il me paraît préférable de parler de rencontres, croisements, partages… car des influences, dans un sens comme dans l’autre ont certainement existé mais le faisceau est complexe. Pensons par exemple à la chasse à l’oiseau, où l’on aurait tendance à voir un emprunt de l’Occident à l’Orient, alors qu’il semble s’agir plutôt de développements parallèles, ceci sans nier la fascination exercée par la culture de l’Orient islamique sur un prince occidental tel que Frédéric II de Hohenstaufen. Le jeu d’échecs, apporté d’Inde au Proche-Orient puis accueilli en Occident, est un autre exemple d’occupation devenue typique de la culture chevaleresque dont le cheminement et les évolutions sont passionnants à suivre.
Sword of a duke of Milan Italy, Milan, second half of 15th century Iron, gilt steel, horn Paris, Musée de Cluny, Charles-Édouard de Beaumont bequest, 1888 Photo © RMN-Grand Palais (musée de Cluny - musée national du Moyen-Âge) / Jean-Gilles Berizzi

La scénographie, qui est très épurée, est cependant spectaculaire. Il s’agit d’une exposition pluridisciplinaire, d’une grande richesse, où sont montrées des œuvres très différentes : armes, céramiques, camée, émaux, vitraux, sculptures, tapisserie… Quelles sont les œuvres les plus emblématiques de l’exposition et les prêts les plus importants ?

Il faudrait en citer tant ! Disons tout d’abord que, aux côtés du musée de Cluny, organisateur, de nombreux prêteurs se sont montrés d’une exceptionnelle générosité : le département des arts de l’Islam et deux autres départements du Louvre, la Bibliothèque nationale de France, le musées de l’Armée, et aussi ceux de Lyon et du Mans ; démarche encore inédite pour les expositions du LAD, des musées étrangers et des collections particulières, sollicités, ont répondu avec enthousiasme, notamment le Metropolitan Museum de New York et la Furusiyya Art Foundation. Ces prêts « donnent à voir », comme je le disais, la richesse et la diversité du thème. L’on peut, naturellement, relever la présence de quelques grands chefs d’œuvre rarement prêtés par les collections auxquels ils appartiennent, tels que le camée de la Bibliothèque nationale montrant la rencontre des empereurs Valérien et Shapur, l’Effigie funéraire de Geoffroy Plantagenêt conservée au musée du Mans, l’épée d’un duc de Milan appartenant au musée de Cluny, le casque au nom de Bajazet II du musée de l’Armée, les manuscrits persans de la bibliothèque nationale qui montrent les jeux de polo ou des échecs, la précieuse pièce occidental de ce jeu prêtée par le Metropolitan Museum, la plaque d’ivoire aux chasseurs du département des Arts de l’Islam du Louvre ou les deux grandes tapisseries à scènes de chasse à l’oiseau du musée de Cluny, le collier de l’ordre de la Toison d’or acquis par le Louvre Abu Dhabi en 2010 …
Bowl with horseman Eastern Iran, Nishapur, 10th–11th century Ceramic, slip painted under a colourless glaze Paris, Musée du Louvre, Department of Islamic Art, gift of Mohsen Foroughi, 1962, Photo © Musée du Louvre, Dist. RMN-Grand Palais / Hughes Dubois

Quels souvenirs gardez-vous de ce travail avec le Louvre Abu Dhabi ?

Le souvenir d’un travail passionnant et extrêmement enrichissant, la stimulation intellectuelle et l’ambiance amicale des réunions du commissariat et du conseil scientifique comme de celles avec l’équipe de l’architecte, Vincen Cornu, la générosité des prêteurs, le professionnalisme et la bienveillance des équipes françaises et émiriennes lors de l’installation : conservateurs, restaurateurs, responsables administratifs, logistiques ou de la sécurité. Je voudrais aussi mentionner le sérieux et l’enthousiasme des médiatrices du Louvre Abu Dhabi.
Treatise on Combat Augsburg, Germany, late 15th century Ink and wash on paper Paris, Musée de Cluny, formerly collection of the Princes de Furstenberg, acquisition 2008 Photo © RMN-Grand Palais (musée de Cluny - musée national du Moyen-Âge) / Jean-Gilles Berizzi
« Furûsiyya : l’art de la chevalerie entre Orient et Occident », musée du Louvre Abu Dhabi, Saadiyat Island, jusqu’au 18 octobre 2020.
Catalogue publié en français, anglais et arabe, Louvre Abu Dhabi/Art Book Magazine Editions.
Publié le 17/07/2020
  

Sylphide de Daranyi est chargée d’études documentaires, titulaire d’une maîtrise d’histoire effectuée sous l’égide du professeur Jean Tulard et d’un DEA en histoire de l’art à l’Université Paris IV-Sorbonne dirigé par le professeur Guillaume Schnapper et Monsieur Daniel Alcouffe, conservateur général chargé du département des Objets d’art du musée du Louvre. Elle a travaillé cinq ans au département des Objets d’art où elle a effectué de nombreuses recherches sur l’histoire du mobilier français, l’histoire du goût et du décor à l’époque moderne, les collections du département et ont contribué aux catalogues d’expositions telles que "Les Gemmes de la Couronne" (Louvre, 2001), "Madame de Pompadour et les arts" (Versailles, 2002) et "Les Arts décoratifs au temps de Louis XIII" (Grand Palais, 2002) dont elle a rédigé le Petit Journal. Ses recherches personnelles portent sur un ébéniste français du XVIIIe siècle, Jacques Philippe Carel. Elle a publié à son sujet dans "l’Estampille-L’Objet d’art" et le "Bulletin de la Société de l’Histoire de l’Art français". Elle a occupé ensuite, durant cinq années, un poste de chargée de communication pour les expositions temporaires au musée du Louvre.
Sylphide de Daranyi a rejoint dès 2007 l’Agence France-Muséums, comme documentaliste pour les arts décoratifs de la Renaissance au XXe siècle, où elle a également contribué à la réflexion sur le futur centre de documentation du Louvre Abu Dhabi. Elle a ensuite occupé le poste de responsable de la documentation, de la bibliothèque et des archives au musée de l’Orangerie de 2014 à 2018. Elle a suivi les prêts d’oeuvres du musée et collaboré à plusieurs de ses expositions dont "Apollinaire l’oeil du poète" et "La Peinture américaine des années 30" en 2016, "Dada Africa, sources et influences extra-occidentales" en 2017 et "Nymphéas, l’abstraction américaine" en 2018. Elle a été commissaire de l’exposition-dossier "Clemenceau et Monet" en novembre 2018, en écho au Centenaire de l’armistice.

Elisabeth Taburet-Delahaye est Conservateur général du Patrimoine honoraire.
Elle est Docteur en Lettres de l’Université de Paris X Nanterre.
Elle a été Conservateur du Patrimoine, affectée au musée de Cluny (1978-1987) puis au département des Objets d’art du Louvre (1988-2005), et Directrice du musée de Cluny de novembre 2005 à septembre 2019.
En tant que directrice du musée de Cluny, elle a conçu et mis en œuvre un projet de rénovation ayant pour objectif principal l’accessibilité pour tous. Celui-ci a inclus la restauration des thermes antiques et de la chapelle médiévale, la construction d’un bâtiment d’accueil, la refonte des parcours de visite et la rénovation du jardin des abbés.
Ses recherches et publications
Principalement :
- orfèvrerie et l’émaillerie du Moyen Age
- tapisserie du XVe siècle (tenture de La Dame à la licorne)
Ouvrages :
- L’orfèvrerie gothique au musée de Cluny (XIIIe – début XVe siècle. Catalogue, Paris, éditions RMN, 1989.
- « I Gioielli della Pala d’Oro » dans La Pala d’Oro. Il Tesoro di San Marco, a cura di H.R. Hahnloser e R. Polacco, Venezia, Canal e Stamperia Editrice, 1994.
- « L’orfèvrerie » dans Art et société en France au XVe siècle, dir. Chr. Prigent, Paris, éditions Maisonneuve et Larose, 1999.
- La Dame à la licorne, Paris, éditions RMN, 2007, 3e éd. 2012.
- « L’art de l’émail en Occident depuis l’origine jusqu’au XVe siècle » dans Isabelle Biron dir. Emaux sur métal du IXe au XIXe siècle. Histoire, techniques et matériaux, Dijon, éditions Faton, 2015.
- « Les princes Valois au temps de Charles V » dans Apocalypse. La tenture de Louis d’Anjou, Jacques Cailleteau et Francis Muel dir. Paris, éditions du Patrimoine, 2015.
- Les secrets de la licorne en collaboration avec Michel Pastoureau, Paris, éditions RMN, 2013 et 2018.
- La Dame à la licorne en collaboration avec Béatrice de Chancel-Bardelot, Paris, éditions RMN, 2018.
Expositions : commissariat et coordination du catalogue
- L’Œuvre de Limoges, en collaboration avec Barbara D. Boehm, Paris, Musée du Louvre et New York, Metropolitan Museum of Art, 1995-1996.
- Le Trésor de Conques, en collaboration avec Danielle Gaborit-Chopin, Paris, Musée du Louvre, 2001.
- Paris 1400, Paris, Musée du Louvre, 2004.
- 1500. L’art en France entre Moyen Age et Renaissance : Paris, Grand-Palais et Chicago, Art Institute, 2010-2011.
- La Dame à la licorne, Tokyo, National Art Center et Osaka, Museum of Art, 2013.
- La Dame à la licorne, Sydney, Art Gallery of New South Wales, 2018.
- Furusiyya. L’art de la chevalerie Orient-Occident, Abu Dhabi, Louvre Abu Dhabi, 2020.