samedi 1 avril 2017

Εντουάρ Σαϊντ, Οριενταλισμός.

EDWARD W. SAÏD (1935-2003) 
ARTICLE PUBLIÉ LE 27/03/2017, http://www.lesclesdumoyenorient.com/Edward-W-Said-1935-2003.html

Par Mathilde Rouxel

En mettant en lumière la complexité des enjeux politiques et culturels hérités de la colonisation, et en défendant fermement la cause palestinienne, l’œuvre d’Edward W. Saïd est devenue incontournable.

Vie et activité

Edward Waidie Saïd est né à Jérusalem en 1935, sous le mandat britannique. Son père, un homme d’affaires palestinien de confession catholique, avait vécu aux États-Unis et obtenu la nationalité américaine suite à son service durant la Première Guerre mondiale. Sa mère, elle, était palestinienne protestante. Sa famille s’exile en Égypte en 1947, alors qu’il est adolescent, mais il n’y vivra que peu de temps : ses parents l’envoient étudier aux États-Unis. Il y fait une thèse de doctorat sur Joseph Conrad, puis commence à enseigner la littérature comparée dès 1963, à l’université Colombia de New York. Il y devient professeur attitré de littérature en 1991 et conservera cette chaire jusqu’à son décès en 2003 (1). L’expérience de l’exil et du passage des frontières (2) est au cœur de l’œuvre d’Edward Saïd, qui ne cessera de réfléchir sur les rapports de domination de l’Occident sur le reste du monde. Comme le note Yves Clavaron dans l’ouvrage qu’il lui consacre, « la réussite de Saïd tient sans doute moins au fait d’avoir ébranlé les représentations de l’Orient que d’avoir problématisé l’Occident et ses discours » (3) : c’est ainsi que la question orientaliste a pu se poser en d’autres termes et ouvrir de nombreux débats d’un côté et de l’autre, la lecture de Saïd s’étant largement diffusée. Sur la question palestinienne, le rôle et la position d’Edward Saïd sont également considérables : pour Pierre Robert Baduel, « ses écrits et ses prises de position publiques ont contribué à modifier l’image internationale des Palestiniens et à faire reconnaître la dignité de leur cause » (4) - un engagement fort, pour lequel il a été attaqué sur le plan personnel, ses positions étant considérées « antioccidentales ». Il conserve pourtant son indépendance et sa liberté de jugement : il démissionne ainsi en 1991 du Conseil National de Palestine, auquel il contribuait depuis 1977, il plaide pour la solution d’un État unique de coexistence entre les deux peuples (5) et critique fermement Yasser Arafat lors de la signature des accords d’Oslo.
La posture d’Edward Saïd est celle d’un intellectuel appartenant « au camp des faibles et des non-représentés » (6), posture qu’il revendique tant dans L’Orientalisme que dans ses ouvrages suivants, Culture et impérialisme (2000) en tête. Pierre Robert Baduel avance même que Saïd se voudrait plus globalement « un intellectuel de tous les mouvements de libération » (7), puisqu’il n’hésite pas à se référer à Malcom X ou à James Baldwin (essayiste et romancier afro-américain). À partir de cet héritage, il s’attache à poursuivre ses analyses de l’impérialisme et à exposer les rapports de force liés au processus colonialiste dont il s’agit de libérer les imaginaires : la connaissance n’est pas neutre, il faut donc construire, pour s’émanciper, de nouveaux systèmes référentiels en montrant l’insuffisance de la lecture idéaliste de l’Orient par les Orientalistes.

Principales œuvres

Edward W. Saïd défend ainsi « une conception exigeante du rôle social de l’intellectuel » (8). C’est d’ailleurs la guerre des Six Jours en 1967 et la défaite arabe contre Israël qui marque le début de son engagement. Parmi ses premiers écrits, resté célèbre, son livre L’Orientalisme : L’Orient vu par l’Occident, publié en 1978, est un témoignage concret de son implication politique et plus particulièrement de son intérêt pour les problématiques de la domination et des représentations. Il interroge particulièrement les modes de dominations culturelles et politiques (propres à l’impérialisme, marqué par l’héritage colonial) et moyens de contestation. L’Orientalisme a rapidement eu une influence considérable tant en Orient qu’en Occident, où il pose les jalons des postcolonial studies en articulant sciences politiques, histoire, philosophie et critique littéraire utiles pour questionner les notions de représentation et de domination. L’ouvrage questionne en effet de façon novatrice, à travers l’analyse des représentations littéraires, les représentations construites de l’Orient par l’Occident. Il remet ainsi en question les préjugés eurocentriques les plus subtils, en soulignant des failles méthodologiques qu’il juge dangereuses – en ce que, souvent, elles montrent que les démonstrations sont construites dans le but de justifier la domination occidentale plutôt que de convoquer une implacable rigueur scientifique. L’enjeu du livre de Saïd est qu’il ne se contente pas simplement de dénoncer ces manipulations dans les représentations : il montre en effet que les populations orientales elles-mêmes se sont appropriées ces préjugés, et qu’elles nourrissent désormais elles-mêmes ce sentiment de domination de la pensée occidentale. Par-là, Saïd souligne la persistance des dynamiques de colonisation, à l’origine de la binarité de la conception mythologique des rapports entre Orient et Occident.
Le succès de L’Orientalisme biaise en un sens la pensée d’Edward Saïd, devenu le penseur à l’avant-garde des études postcoloniales, lorsque le sujet d’origine du penseur était d’abord de questionner, d’un point de vue géopolitique, les rapports de force qui, dans le monde contemporain, opposaient les cultures occidentales et extra-occidentales. Aujourd’hui, l’ouvrage est perçu comme proposant le bilan d’une ère qui s’achevait : selon Daniel Rivet, la publication de L’Orientalisme « coïncida avec l’exténuation du genre [de l’orientalisme] et contribua à sa mise à mort symbolique de manière retentissante » (9). Pour l’orientaliste Maxime Rodinson, qui qualifie par ailleurs l’analyse du penseur palestinien d’« intelligente, sagace et souvent pertinente », « le mérite de Saïd est d’avoir contribué à définir mieux l’idéologie de l’orientalisme européen (en fait, surtout anglo-français) au XIXe et XXe siècle et son enracinement dans les objectifs politiques et économiques européens d’alors » (10).
Ultérieurement, Edward Saïd publie Culture et impérialisme (2000), dans lequel il revient au texte littéraire et au roman pour le définir comme le résultat d’une « interaction créatrice » entre l’auteur, son histoire et sa sensibilité : il nuance par-là ainsi les thèses développées dans L’Orientalisme et propose une analyse complexe de la fonction intellectuelle dans les rapports de force installés entre Orient et Occident. Ces réflexions sont d’ailleurs déjà en process dans Beginnings : Intention and Method (1998) et furent encore poursuivies dans Humanisme et Démocratie (2005), où la question de l’exil tient, encore une fois, une place de choix. D’ailleurs, son autobiographie, À contre-voie (1999) naît également d’une remémoration et d’une pensée du retour qui fait écho à toute l’œuvre critique d’Edward Saïd, centrée sur les notions d’exil et de frontières – tant culturelles que politiques. Il y écrit qu’il fut « un Arabe éduqué à l’occidentale » (11), et témoigne ainsi des difficultés auxquelles il fut confronté pour s’enraciner quelque part, du Caire aux États-Unis, où il fut toujours l’étranger issu d’un pays rayé de la carte du Moyen-Orient. Cette autobiographie, qui ne porte que sur sa jeunesse, mais renforce les idées qu’il développait précédemment sur l’exil et les lignes de rupture entre deux mondes et cultures, orientale et occidentale.
Entre temps, c’est la Palestine qui occupe les travaux d’Edward Saïd : en 1979 paraît La Question de Palestine, qui joue un rôle capital dans la sensibilisation du public américain à la question palestinienne (12). Il y propose une analyse de la société à partir de la fin du XIXe siècle, lorsque l’idéologie coloniale occultait la société palestinienne et que le mouvement sioniste prenait de l’ampleur, perçu par les Arabes comme étant une partie intégrante de l’entreprise coloniale européenne. Il décrit ensuite l’attitude palestinienne au lendemain de la défaite de 1967, puis discute dans une dernière partie les accords de Camp David, signés entre Israël et l’Égypte en 1978. Cet ouvrage s’inscrit dans la continuité de L’Orientalisme dans cette critique du regard occidental porté sur les pays du Moyen-Orient. La publication en 1995 de The Politics of Dispossession : The Struggle for Palestinian Self-Determination rassemble par ailleurs une collection de courts essais et d’articles explorant la Palestine et la lutte des Palestiniens de 1968 à 1994, date de parution de l’ouvrage. Son engagement pour la Palestine le caractérise jusqu’à la fin de sa vie ; il publie dans des journaux du monde entier sur la possibilité d’une « troisième voie » pour un processus de paix entre Israël et la Palestine, que l’on retrouve notamment développée dans un article publié en 1998 dans Le Monde Diplomatique (13).
Comme le note Yves Clavaron en conclusion de son ouvrage, « Edward Said n’est pas seulement un Palestinien à New York, mais le Palestinien, qui concentre toutes les attaques et les menaces, notamment de la Jewish Defense League d’Amérique qui l’a traité de nazi en 1985 » (14). Saïd se définit pourtant lui-même comme « intellectuel juif, palestinien, libanais, arabe et américain » (15) ; loin d’être l’adversaire de l’Occident qu’on lui reprochait souvent d’être, Edward Saïd était un intellectuel qui appartenait à la fois aux mondes arabe et occidental. Ainsi peut-on conclure avec Pierre Robert Baduel que « tout en ayant critiqué l’orientalisme, [Edward Saïd] aura d’une certaine façon concouru au même rêve que ceux qui ont fait la Renaissance orientale : multiplier le monde » (16).
Ouvrages individuels d’Edward W. Saïd (17) :
- 1966, Joseph Conrad and the Fiction of Autobiography, Harvard University Press, Cambridge, 219 p.
- 1978/2003, Orientalism, Western Conceptions of the Orient, Penguin, édition de 2003 : 25th Anniversary Edition with a New Preface by the Author, 432 p.
- 1979, The Question of Palestine, Vintage Boks USA, 320 p.
- 1981/1997, Covering Islam : How the Media and the Experts Deteermine How We See the Rest of the World, Vintage Books USA, (1997, édition mise à jour avec une nouvelle introduction) 272 p.
- 1984, The Word, the Text and the Critic, Harvard University Press, 336 p.
- 1993, Musicals Elaborations, Columbia University Press, (revised edition) 109 p.
- 1995, The Politics of Dispossession : The Struggle for Palestinian Self-Determination (1969-1994), Vintage Books USA, (reprint edition) 512 p.
- 1996, Des intellectuels et du Pouvoir, Seuil, Paris, (traduction de Representations of the Intellectuel : The 1933 Reith Lectures, 1994), 141 p.
- 1998, Beginnings : Intention and Method, avec une introduction de Michael Wood, (1e édition : 1985, Columbia University Press), Grata Bks, nouvelle edition, 436 p.
- 2000a, End of the Peace Process : Oslo and After, Pantheon Books, 368 p.
- 2000b, Culture et impérialisme, Fayard/Le Monde diplomatique, Paris, (traduction de Culture and Imperialism, 1993) 555 p.
- 2000c, The Edward Said Reader, edited by Mustafa Bayoumi et Andrew, Vintage Books USA, 512 p.
- 2001, The End of the Peace Process : Oslo and Afer, Vintage Books USA, 432 p.
- 2002a, Reflections on Exile and Others Essays, Harvard University Press, 656 p.
- 2002b, A contre-voie. Mémoires, Le Serpent à Plumes, Paris, (traduction de Out of Place : A Memoir, 1999) 430 p.
- 2004b, Freud et le monde extra-européen, introduction par Christopher Bollas, postface de Jacqueline Rose, Le Serpent à Plumes, Paris, (traduction de Freud and the Non European, 2004) 120 p.
- 2005a, D’Oslo à l’Irak, préface de Tony Judt, postface de Wadie E. Said, Fayard, Paris, (traduction de From Oslo to Iraq and the Road Map : Essays, introduction par Tony Judt, Pantheon Books, 352 p.) 336 p.
- 2005b, Humanisme et démocratie, Fayard, Paris, (traduction de Humanism and Democratic Criticism, Columbia University Press, 154 p.) 251 p.
Notes : 
(1) BaSES, « Edward Said », plateforme de l’Université de Lausanne, juillet 2013, en ligne. URL : https://wp.unil.ch/bases/2013/07/576/
(2) E. U. Chemla, « Saïd Edward (1935-2003) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 1 mars 2017. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/edward-w-said/
(3) Yves Clavaron, Edward Said, L’Intifada de la culture, éditions Kimé, 2013, p.85.
(4) Pierre Robert Baduel, « Relire Saïd ? L’Outre-Occident dans l’universalisation des sciences sociales », in Kmar Bendana, Katia Boissein, Delphine Cavallo (dir.), Biographies et récits de vie, Alfa. Maghreb et sciences sociales, 2005, p. 171.
(5) Edward Saïd, D’Olso à L’Irak, préface de Tony Judt, postface de Wadie E. Said, Fayard, Paris, p. 17.
(6) Edward Saïd, « Les intellectuels et le pouvoir », série de conférences Reith données à la BBC en 1993, cité par Pierre Robert Baduel.
(7) Op. cit. p.174
(8) E. U. Chemla, « Saïd Edward (1935-2003) », op. cit.
(9) Daniel Rivet, « Culture et impérialisme en débat » in Revue d’Histoire moderne et contemporaine n° 48-4, octobre-décembre 2001.
(10) Maxime Rodinson, La fascination de l’islam, Paris, éditions Agora, 1993, p.14.
(11) Edward W. Saïd, À contre-voie.
Descriptif de l’ouvrage de l’édition française par Actes Sud, disponible en ligne. URL : http://www.actes-sud.fr/catalogue/lactuel/la-question-de-palestine
(13) Edward W. Saïd, « Israël-Palestine, une troisième voie », Le Monde Diplomatique, août 1998, archive disponible en ligne. URL : https://www.monde-diplomatique.fr/1998/08/SAID/3925
(14) Yves Clavaron, op.cit.p.101.
(15) E.U. Chemla, « Said Edward W. (1935-2003) », Encyclopedia universalishttp://www.universalis.fr/encyclopedie/edward-w-said/
(16) Pierre Robert Baduel, op. cit. p.210.
(17) Liste établie par Pierre Robert Baduel, op. cit.

για την οθωμαντική αυτοκρατορία

CARTOGRAPHIE DE L’EXPANSION ET DU DÉMEMBREMENT DE L’EMPIRE OTTOMAN 
ARTICLE PUBLIÉ LE 30/03/2017, http://www.lesclesdumoyenorient.com/Cartographie-de-l-expansion-et-du-demembrement-de-l-Empire-ottoman.html


Par Oriane Huchon

Cette série de cartes illustre l’expansion puis la diminution des territoires sous souveraineté ottomane au cours des siècles. Pour l’histoire de l’Empire ottoman, se référer aux articles publiés sur Les Clés du Moyen-Orient.
Pour aller plus loin sur Les clés du Moyen-Orient :
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Sources : 
- Atelier de cartographie de Sciences Po
- Robert Mantran (dir.), Histoire de l’Empire ottoman, Arthème Fayard, 1989 
www.larousse.fr/encyclopédie

Αμπνταλλά Λαρουί, μια μεγάλη προσωπικότητα του Μαρόκου, ανάμεσα στην ιστορία και τη λογοτεχνία

http://www.lesclesdumoyenorient.com/Abdallah-Laroui-1933.html
Abdallah Laroui est un historien et romancier marocain. Agrégé de langue et civilisation arabe, il s’est fait connaître au lendemain de la défaite arabe de 1967 contre Israël par son ouvrage L’idéologie arabe contemporaine. Sa notoriété s’affirme avec la publication d’une synthèse consacrée à l’histoire du Maghreb en 1970, puis sur des essais sur la place de l’Islam dans l’histoire et la société arabe. Il défend l’idée d’une rupture épistémologique avec l’héritage islamique et la nécessité d’embrasser les valeurs modernistes occidentales en tant que valeurs humanistes, à partir des thèses marxistes, très en vogue lorsqu’il débute son travail intellectuel dans les années 1960.

Vie et activité

Abdallah Laroui est né à Azemmour, au Maroc en 1933. Il est éduqué dans les écoles de Rabat, avant de quitter le Maroc pour la Sorbonne parisienne. Il y étudie les sciences politiques et obtient sa licence en 1956. Avant son doctorat, il reçoit en 1963 un certificat d’honneur en études islamiques puis débute sa thèse, soutenue en 1976, sur « Les fondements sociaux et culturels du nationalisme marocain : 1830-1912 » (1). Il est également agrégé de langue et civilisation arabe (2). À la suite de l’obtention du titre de docteur d’État, il rentre à Rabat où il enseigne la méthodologie de la recherche historique à la Faculté des Lettres de l’université Mohamed-V (3) jusqu’en 2000. Il est entre temps conseiller au Ministère des Affaires étrangères auprès du roi Hassan II de 1960 à 1962, et reçoit le titre de membre de l’Académie Royale du Maroc.
Dès 1964, il commence à contribuer à de nombreux magazines, en écrivant des articles concernant l’idéologie critique, l’histoire des idées et des systèmes politiques ainsi que quelques textes à caractère fictifs. Il signe alors du pseudonyme « Abdallah Alrafedy », et publie dans des revues telles la revue marocaine Aqlam (publiée à Rabat), les revues libanaises Mawaqif (Beyrouth) ou Arabic Studies (Beyrouth) ainsi que dans les revues parisiennes Les Temps modernes ou Diogène. Il écrit principalement en français et en arabe.
La défaite arabe de 1967 marque un tournant décisif dans la pensée arabe – et marocaine de surcroît. Abdallah Laroui publie cette année-là L’idéologie arabe contemporaine, en langue française. Traduit en arabe en 1970, cet ouvrage marque l’avènement philosophique critique radical d’Abdallah Laroui dans la région. Il s’impose alors comme référence en tant qu’historien et philosophe critique de l’idéologie arabe dans son rapport entre tradition et modernité. Il critique une certaine approche arabe de l’Occident, notamment de l’Europe industrialisée, idéalisée et par rapport à laquelle le monde arabe se compare ; jugeant ce raisonnement « fallacieux » (4), il s’oppose à cette idée de l’Occident comme l’« éternel autre » (5).

Principaux ouvrages

Abdallah Laroui s’est d’abord fait connaître avec la publication en 1967 de L’Idéologie arabe contemporaine. Avec cet ouvrage sont posés les jalons de sa théorie philosophique et historique : selon lui, la colonisation européenne du monde arabe a conduit à la détérioration des traditions locales, abîmées par une industrialisation désordonnée. En retraçant l’histoire de l’idéologie arabe à partir du milieu du XIXe siècle, Abdallah Laroui dresse un schéma du rapport entretenu par le monde arabe à l’Occident, perçu depuis les colonisations comme un modèle. Dans la quête d’une conscience de soi, résume Raymond Jamous, « les penseurs arabes se sont trouvés devant la conscience de l’Occident » (6), à laquelle ils ont tenté de répondre, tant sur le plan clérical (opposition du christianisme et de l’Islam), libéral (la décadence du monde arabe vient de l’oppression de l’Empire ottoman) et technophile (la politique n’est pas tout, l’Europe tire sa puissance de sa capacité matérielle). Mais pour Abdallah Laroui, ces réponses se font sur des notions dépassées par le monde occidental ; ce qui empêche le monde arabe de relever le défi de la modernité. Il estime que l’occidentalisation de la région est irréversible, mais soutient le postulat d’une unité idéologique du monde arabe. Ces réflexions critiques sur cette conception « occidentaliste » de l’Occident sont poursuivies vingt ans plus tard dans son ouvrage Islam et modernité : il y a quelques années, l’intellectuel arabe était sommé de prendre position à l’égard du marxisme, aujourd’hui c’est par rapport à l’islam qu’il doit se positionner (1986) dans lequel Abdallah Laroui propose de reposer les bases d’un dialogue entre le trinitarisme chrétien et le monothéisme musulman en se référant tant au berbère Ibn Khaldoun qu’au réformateur de l’Islam Jamal al-Dim al-Afghani. Cet ouvrage, qui fait également référence, propose de jeter de nombreux ponts d’une rive à l’autre de la Méditerranée, pour discuter tant l’orientalisme, en débat depuis Edward Saïd (L’Orientalisme, 1970) que l’occidentalisme, en proposant de nouvelles bases épistémologiques pour approfondir la réflexion. L’islam est à nouveau au cœur de ses réflexions dans Islam et Histoire : essai d’épistémologie (1999), qui reprend le texte de différentes conférences prononcées à l’Institut du Monde arabe en 1997. Il y détaille des idées déjà défendues dans un ouvrage publié en arabe quelques années auparavant, intitulé Le Concept d’histoire (7), et qui a pour objectif de déterminer la démarche historique présente dans l’islam lui-même, en en dessinant les contours à travers une analyse excluant les pratiques populaires et les interprétations orientalistes. Un ouvrage pensé avec les clercs de la religion musulmane et qui s’adresse donc d’abord aux musulmans, mais qui tente de rendre à l’islam, par-delà les traditions, sa linéarité historique. Le chercheur Jacques Waardenburg note dans son ouvrage Islam : Historical, Social and Political Perspectives (8) que Laroui, inspiré par des principes marxistes, tente d’analyser les sociétés musulmanes arabes, leur histoire et leur idéologie sans vraiment évoquer l’Islam comme religion : c’est d’abord l’Islam comme histoire et comme pouvoir temporellement situé, comme culture ainsi que comme moralité qui l’intéresse. Laroui défend ainsi l’idée « de la comptabilité de la recherche historique avec l’islam », selon le mot de la critique Sonia Dayan-Herzbrun (9), tentant ainsi de repenser la culture arabe et islamique dans une universalité de la connaissance que Sonia Dayan-Herzbrun analyse comme étant une conséquence du complexe colonial qui mine encore le Maghreb et son histoire.
Entre temps, la reconnaissance d’Abdallah Laroui s’affirme avec la publication de son Histoire du Maghreb : un essai de synthèse (1982) par laquelle le philosophe et historien tente de construire une histoire du Maghreb contée de l’intérieure. Après un éclairant état des lieux de l’historiographie existante sur le Maghreb, où l’on constate que les histoires racontées sont principalement celles de Carthage, de Rome ou celles des colonisations espagnole ou française, Abdallah Laroui fait état des impasses dans lesquelles les ouvrages en question se sont trouvés coincés. En deux tomes, Abdallah Laroui propose une nouvelle lecture de l’histoire du Maghreb, ouvrant la voie à de nouvelles études sur la question, pour mieux comprendre « la profondeur, la genèse et l’anatomie du retard » de la région par rapport à l’Occident (10). Le Maroc, dont la construction du nationalisme avait été le sujet de sa thèse en 1977 (réédité en 2017 sous le titre Le Nationalisme marocain), est aussi le sujet de son Maroc et Hassan II : un témoignage, dans lequel il revient sur le règne du roi marocain Hassan II, dont il fut le conseiller entre 1960 et 1962.
Son dernier ouvrage en date, intitulé Philosophie et histoire (2016) qui traite de la dualité entre philosophie et histoire, l’une déterminant l’autre, la pensée naissant dans un contexte historique donné, et le contexte en question étant forgé par la pensée. Abdallah Laroui questionne par là la création des nouveaux modèles de sociétés.
Jean-Michel Vernochet, dans sa critique d’Islam et modernité, présente Abdallah Laroui comme « humaniste ; non point au sens moderne du terme si dévalué de nos jours mais dans l’acception du mot à l’époque de la Renaissance. Parler clair, idées concises au service d’une belle érudition » (11). C’est sans doute une description sur laquelle tous les critiques s’accordent et qui éclaire l’œuvre de cet historien marocain, encore actif aujourd’hui.
Essais francophones :
- L’idéologie arabe contemporaine, Paris, La Découverte, 1982 (1967).
- L’Histoire du Maghreb : un essai de synthèse, Librairie François Maspero, 1970.
- Les Origines sociales et culturelles du nationalisme marocain (1830-1912), thèse de doctorat, Paris, 1977.
- La Crise des intellectuels arabes : traditionalisme ou historicisme ?, Paris, La Découverte, 1978.
- Islam et modernité, Paris, La Découverte, 1986.
- Islam et histoire : essai d’épistémologie, Paris, Albin Michel, 1999.
- Le Maroc et Hassan II, un témoignage, Québec-Casablanca, Les Presses Interuniversitaires et Centre Culturel Arabe, 2005.
- Philosophie et histoire, Casablanca, éditions La Croisée des chemins, 2016.
Notes :
(1) Samir Abuzaid, « Professor Abdallah Laroui », Philosophers of the Arabs, en ligne. URL : http://www.arabphilosophers.com/English/philosophers/contemporary/contemporary-names/Abdallah%20Laroui/English_Article_Laroui/Abdallah_Laroui.htm
(2) Souad Mekkaoui, « Abdallah Laroui : icône de la pensée et du rationalisme marocains », Maroc diplomatique, 14/07/2016, en ligne. URL : http://maroc-diplomatique.net/abdallah-laroui-icone-de-pensee-rationalisme-marocains-2/
(3) “Abdallah Laroui” sur BiblioMonde, en ligne. URL : http://www.bibliomonde.com/auteur/abdallah-laroui-90.html
(4) Souad Mekkaoui, op. cit.
(5) Abdallah Laroui, Islam et modernité, 1986.
(6) Raymond Jamous, « Abdallah Laroui, Maxime Rodinson (Pref.), L’idéologie arabe contemporaine : essai critique, François Maspéro, 1967, Compte-rendu », L’homme et la société, vol. 5, n°1, Année 1967, p.218-220, disponible en ligne. URL : http://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1967_num_5_1_3095
(7) Publié en 1992 (Casablanca-Beyrouth).
(8) Voir Jacques Waardenburg, Islam : Historical, Social and Political Perspectives, éditions De Gruyter, Berlin, 2002, p.145.
(9) Sonia Dayan-Herzbrun, « Abdallah Laroui, Islam et histoire, compte-rendu », Annales. Histoire, Sciecnes Sociales, vol.57, n°1, Année 2002, pp.212-213, disponible en ligne. URL : http://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_2002_num_57_1_280038_t1_0212_0000_1
(10) Abdallah Laroui, L’histoire du Maghreb : un essai de synthèse, La découverte/Maspéro, Paris, 1982, 390p. 
(11) Jean-Michel Vernochet, « Abdallah Laroui. Islam et modernité, compte-rendu », Politique étrangère, vol.52, n°2, Année 1987, p.509, disponible en ligne. URL : http://www.persee.fr/doc/polit_0032-342x_1987_num_52_2_3682_t1_0509_0000_1