samedi 11 janvier 2020

SHĀHNĀMEH


LE SHĀHNĀMEH : NOUVELLE ÉDITION FRANÇAISE
ARTICLE PUBLIÉ LE 06/01/2020
Par Florence Somer Gavage

En 1648, les peintres de la cour safavide, Muhammad Qasim et Muhummad Yusuf (1), réalisent 148 miniatures d’une exquise finesse. Réhaussée par la calligraphie en nastaliq de Mohammad Hakim Hosseini, cette nouvelle version du « Livre des Rois » a été commandée par Qarajaghay Khan, le gouverneur de Mašad. Commandant en chef des armées de Abbas Ier de Perse, il fut tué alors qu’il commandait une compagne contre la rébellion géorgienne. Cette œuvre, pur produit de l’école de peinture d’Ispahan, est le témoin d’un profond bouleversement de la culture iranienne et de son expression par l’irruption de l’influence de la culture picturale et livresque européenne. L’« Atelier du Livre Royal » de Tabriz, dont étaient issus les célèbres miniaturistes de la fin de l’ère timouride et du début de l’Empire safavide, Behzād (1450-1535), Soltan Mohammad (1470-1555) et Aqā Mirāk (1520-1576), est dissous. Les artistes, autrefois organisés au sein d’une école, travaillent individuellement et puisent à des sources diverses même pour illustrer la grande épopée des rois de Perse : le Shāhnāmeh finalisé au début du XIème siècle par l’écrivain-poète Ferdowsi. La version de Qarajaghay Khan voyage pendant près d’un siècle et arrive entre les mains de Ahmad Shah Durrani (1722-1772), le fondateur de son empire éponyme dans l’actuel Afghanistan, puis de son fils Kamran Shah qui offrira cet ouvrage à la reine Victoria en 1839. Il se trouve aujourd’hui dans la collection royale de la librairie de château de Windsor.
La nouvelle traduction de la grande épopée iranienne en vers semi-libres par Pierre Lecoq dans la collection des Belles Lettres permet au lecteur francophone de découvrir l’entièreté du voyage offert par le Shāhnāmeh à travers l’histoire historico-mythique de l’Iran, de la création du monde aux conquêtes arabes. Elle donne également accès à un fleuron du patrimoine iranien qui, pendant un millénaire, fut mémorisé, lu, commenté, adapté au théâtre ou qui a accompagné les lutteurs des Zourkhaneh (2), associant à leurs efforts physiques la force des héros de l’épopée par la musique du tombak et le chant des poèmes tirés de cette fresque épique.
Ferdowsi et son roi
Il aura fallu entre 25 et 30 ans pour que le poète Abu’l-Qāsem Ferdowsi (3) (940-1019 ou 1025) construise le Shāhnāmeh, puisant à la source de littératures écrites ou orales disponibles à son époque pour livrer cette œuvre magistrale au sultan ghaznavide Mahmoud (971-1030) qui lui aurait donné ce sobriquet d’« homme du paradis » (4). Les sources qui en parlent s’accordent sur le fait que Ferdowsi vivait à Tūs, l’actuelle Mašad. Pour le reste, sa vie est mal connue et oscille entre réalité et légende. Entre les vers du Shāhnāmeh même, Ferdowsi parle de lui. Dans l’introduction de la guerre menée par Kay Khosro, il nous dit qu’il devient pauvre à l’âge de 65 ans, lui qui avait vécu sa jeunesse dans l’aisance. Dans un autre passage, il a 58 ans et a passé sa jeunesse avant que Mahmoud ne monte sur le trône. Dans l’histoire du règne de Bahram III, il dit qu’il a 53 ans le 1er du mois de Bahman qui tombe un vendredi, or celui-ci ne peut tomber que l’année 371 Yazdegerdi (soit en 1003) durant la période de sa vie. A la fin de l’ouvrage, Ferdowsi a 71 ans et met un point final à l’épopée le 25 du mois d’Esfand de l’année 378 Šamsy soit en 1010 (5). Outre la tradition orale à laquelle il s’est indéniablement référé ainsi que d’autres « Livre des Rois » écrits notamment en moyen-perse ou kurde, Ferdowsi mentionne deux sources auxquelles il puise, écrites pour les princes samanides du Khorasan : l’oeuvre d’Abū Mansūr Daqīqī qu’il reprend après sa mort et le Šāh-nāma de Mansūr b. Abd al-Razzāq utilisée également par Daqīqī.
L’épopée iranienne
La classe des propriétaires terriens à laquelle appartenait Ferdowsi, les dehqāns, gardait vivante la tradition et le souvenir des anciens rois de l’époque pré-islamique, malgré la conversion de la plupart de ses membres à l’Islam. Cette tradition épique remonte à l’Antiquité et un certain nombre de passage de l’histoire des rois achéménides se trouvent dans l’Avesta. Néanmoins, le genre et la connaissance de la lignée des anciens rois s’est perdue avec la venue au pouvoir des Séleucides et l’hellénisation d’un Iran alors déraciné, coupé de son passé. Le genre épique sera de nouveau en vogue à l’époque Arsacide et sera revivifié, exacerbé même, par les Sassanides qui y voient une légitimité les rapprochant directement de l’Empire achéménide et de ses rois. Implantés dans le Fārs, sur la même terre que leurs illustres prédécesseurs, leurs rois et leurs héros sont les dignes héritiers de Jamšid, Feridoun, Manoutcher, Key Qobād, Key Kāous ou Key Khosrow. De Šapour à Yazdegerd III, les valeurs d’intégrité, de bravoure, de fidélité font la renommée des rois. Les sentiments trop humains, la jalousie, l’envie, la lâcheté et la peur les rapprochent du lecteur. La complexité de l’existence est reconnue, mise à nu, décortiquée, aidant à l’acceptation de ses faiblesses et à affronter la vie avec force. Que ce soit à l’époque sassanide ou samanide, l’engouement pour l’épopée va de pair avec l’importance puis la renaissance de la religion zoroastrienne. Le Xwadāg Nāmag moyen perse qui a inspiré le Shāhnāmeh est pétri d’une spiritualité mazdéenne. Les choix moraux et les devoirs des héros en sont tous imprégnés. Au-delà de ces épopées, la littérature moyen-perse et pehlevi (religieuse zoroastrienne) écrite après le IXème siècle se fait le relai de l’histoire des rois d’Iran et l’intègre dans sa composition.
L’œuvre après le poète
A partir du XVIIème siècle, le nom de Ferdowsi circule dans les milieux lettrés occidentaux en compagnie de ceux de Hafez et de Sa’di. Le Shāhnāmeh est introduit auprès des lecteurs anglophones par Sir William Jones (1746-1794) qui comparait Ferdowsi à Homère. Jones avait dressé un plan pour monter une adaptation théâtrale de l’histoire de Rostam et Sohrāb dans le style d’une tragédie grecque. Un tel arrangement ne sera réalisé que bien des années plus tard. La première traduction substantielle en anglais a été préparée par Joseph Champion (1750-1813 ?). Seul le premier volume de cette traduction sera publié à Calcutta en 1785 car Champion ne sera plus apte, en raison d’une dépression nerveuse, à faire paraître le reste de sa traduction. La version de James Atkinson (1780-1852) après lui commencera également avec le premier roi mytique Kayumart, laissant de côté l’introduction sur la création du monde. S’en suivra une longue série de traduction et d’adaptation du Shāhnāmeh en anglais jusqu’à la très acclamée traduction en prose de Dick Davis entre 1998 et 2006, publiée en deux éditions. La première édition en trois volumes séparés est illustrée par des reproductions de peintures miniatures persanes provenant de différents manuscrits. Le premier volume (sorti en 1998) couvre le début de l’épopée, comprenant environ un quart de l’ensemble. Le deuxième volume (2000) se concentre sur le thème des relations père-fils, qui dominent le milieu de l’épopée, depuis l’histoire de Siāvoš jusqu’à la mort de Rostam. Le troisième volume (2004) est consacré à l’histoire de l’Iran depuis Alexandre le Grand (356-323 avant J.-C.) jusqu’à la fin de la dynastie sassanide (224-650 après J.-C.). La deuxième édition (2006) fournit le texte complet de sa traduction, mais les illustrations des manuscrits ont été remplacées par des illustrations lithographiées. Du côté francophone, les traducteurs n’ont pas été aussi prolixes et après une traduction en prose de Jules Molle en 1871, près de 150 ans après, la traduction de Pierre Lecocq en vers est un événement en soi.
L’ouvrage de 1000 ans est toujours aussi vivant et reste le témoin non seulement de l’épopée des souverains mais aussi celle de notre être intérieur. Après avoir fédéré les Iraniens autour de leur langue, le persan, qui n’était auparavant qu’un dialecte du Khorasan, les vers en motaqâreh du Shāhnāmeh induisent un effet cathartique et libératoire individuel dont la magie opère toujours aujourd’hui.
Il est regrettable que le travail précis et titanesque (plus de 1700 pages) accompli par Pierre Lecoq n’ait pas eu plus de retentissement littéraire. Traduire l’entièreté de l’histoire des rois de l’Iran Zamin - la terre d’Iran - et donner à comprendre au lecteur francophone le développement subtil de l’âme d’une Nation, entre patriotisme, courage, cruauté, trahison, fidélité et amour impossible, est une entreprise, non seulement extrêmement courageuse, mais aussi, en cette période trouble où la culture iranienne est injustement menacée, résolument humaniste.
Notes :
(1) Le nom de ces peintres n’apparaît pas nommément mais en comparant les peintures avec celles du Rashida Shānāmeh, conservé au Palais du Golestan à Téhéran, on peut supposer qu’il s’agit des mêmes artistes.
(2) Littéralement : maison de force. Il s’agit d’un gymnase traditionnel iranien dans lequel est pratiqué le Varzeš-e Pahlavani, ensemble de techniques gymniques et de lutte.
(3) Il s’agit d’un nom de plume (takallosa). Nous n’avons pas d’information certaine sur son origine et celle de sa famille.
(4) Ferdos vient du mède pari-daizā via le vieux-perse et désigne d’abord un « mur d’enceinte » délimitant la réserve de chasse puis la « chasse » elle-même. Le paradeisos grec en est un emprunt pour désigner une « résidence royale » où l’on se repose, festoie et chasse. Les juifs d’Alexandrie qui reprennent ce mot dans la traduction de la Bible en grec lui donne un sens de lieu de « félicité », et c’est à partir de cette acception que le mot se répand en Europe. En hébreu, pardēs désigne « le jardin, le parc ». En arabe, il est emprunté en tant que farādis, compris comme un pluriel sur lequel un singulier a été formé en firdaws : « jardin, vallon fertile puis paradis, séjour des bienheureux ». Voir Lecoq, 2019, 15-16.
(5) Sur plus de détails sur la vie de Ferdowsi, voir Lecoq, 2019, 15-19.
Quelques liens :
- Abolqasem Ferdowsi (2006), Shahnameh, The Persian Book of Kings, translated by Dick Davis, Penguin Classics, 2006.
- B.W. Robinson, E. Sims, M. Bayani (2007), The Windsor Shahnama of 1648, Azimuth Edition for the Roxburghe Club, 2007.
- Ferdowsi, Shânâmeh, Le livre des rois, traduit du persan en vers libres et rimés par Pierre Lecoq, Les Belles Lettres/ Geuthner, Paris, 2019.
- Sakisian, A. (1936). The School of Bihzad and the Miniaturists Aqa Mirak and Mir Musavvir. The Burlington Magazine for Connoisseurs, 68(395), 81-85.
- Souren Melikian-Chrivani, A., Le chant du monde : l’art de l’Iran safavide 1501-1736, Musée du Louvre Editions/ Somogy Editions d’art, 2007.
- http://www.iranicaonline.org/articles/ferdowsi-i
- http://www.iranicaonline.org/articles/sah-nama-translations-iii-English
- http://www.iranicaonline.org/articles/shah-nama-06-dastan
- http://remacle.org/bloodwolf/arabe/firdousi/table.htm
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