vendredi 13 décembre 2019

IBN RUSHD, AVERROES, ΑΒΕΡΡΌΗΣ


LES PASSEURS DE SAVOIR D’AL-ANDALUS, ENTRE BAGDAD ET ROME. IBN RUSHD DE CORDOUE, COMMENTATEUR D’ARISTOTE
ARTICLE PUBLIÉ LE 09/12/2019
Par Florence Somer Gavage
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Cordoue, Tolède, Grenade, Séville, chacune de ces villes ibériques porte dans son architecture, ses objets d’art, sa musique et sa littérature la mémoire d’al-Andalus ; le souvenir de l’imprégnation de trois traditions qui leur ont donné une facture unique. Du début du VIIIème à la fin du XVème siècle, juifs, chrétiens et musulmans ont partagé une civilisation commune en Espagne médiévale. Cette cohabitation, parfois forcée, a également donné le jour à un mouvement de traduction des textes arabes venus de la cour de Bagdad vers le castillan, l’hébreu et finalement le latin à destination des cours chrétiennes occidentales. Alors que les communautés vivaient à côté les unes des autres, interdisant la mixité ou le prosélytisme et n’hésitant à faire payer un lourd tribut aux contrevenants à ces règles sociales, les ateliers de traduction étaient un lieu d’échange, de fraternité et de mixité, où s’élaboraient les nuances subtiles extraites de la discussion. La mission de traduction des textes hérités de l’empire musulman dont l’Espagne andalouse faisait pleinement partie a, par l’entremise des savants qui y avaient établis leurs destinées, permis à l’Occident chrétien de connaître les textes grecs avant l’époque de la Renaissance.
L’époque médiévale : syllogisme de l’écoumène
Plus qu’à toute autre époque, la logique, cette branche de la philosophie attrayant à l’essence des choses et leur vérité qui doit sa nomenclature à Aristote, s’est essaimée pour servir un questionnement essentiel : celui de la confrontation des sciences et de la religion. Tout comme Aristote, les philosophes qui ont étudié les syllogismes sont aussi tour à tour astronomes, médecins ou mathématiciens. Ils peuvent également, comme Averroès, être Cadi et regrouper tous ces savoirs pour servir la réflexion des écoles de droit musulman.
Plus qu’on ne peut le concevoir, en Orient puis en Occident, la période allant du IXème au XII-XIIIème siècle était celle du compromis. L’idée contemporaine de l’époque médiévale est encore assortie de nombre de croyances liées à quelques textes réactionnaires chrétiens comme celle de la platitude de la terre. Ce qui est vrai pour les mythologies subsistant à l’époque n’est plus une réalité pour les astronomes depuis au moins Ptolémée, s’inspirant d’Aristote (1) et y jouxtant les connaissances de trigonométrie plane et sphérique des Grecs qu’il a synthétisées. Depuis la province égyptienne d’Alexandrie d’où il faisait ses observations entre les années 127 et 141 de notre ère, le polymathe dont les écrits seront la référence des astronomes antiques et médiévaux, écrit sur la rotondité terrestre. La terre est une boule immobile au centre du système solaire selon la théorie d’Hipparque ; une planète où l’écoumène, l’espace habité de la terre, est divisé en trois ou en quatre parties. Chacune des populations possèdant des caractéristiques qui lui sont propres à l’instar de leur emplacement géographie et du climat dans lequel elles évoluent.
L’école des traducteurs
A partir du XIIème s., on assiste à un renouveau de l’érudition en France et en Angleterre. Mais ce que l’on redécouvre alors, se borne essentiellement au savoir romain car l’accès aux textes grecs reste très limité. Après la chute de l’Empire romain, la plupart des ouvrages scientifiques et philosophiques de la Grèce antique sont tombés dans un relatif oubli en Occident. Pourtant, il est un lieu où leur héritage a été préservé : dans les bibliothèques de Tolède sous la forme de traductions arabes réalisées plusieurs centaines d’années auparavant. Une école de traduction avait vu le jour à Bagdad au IXème s. avec pour mission de traduire en arabe les ouvrages importants de la Grèce antique, qu’ils soient médicaux, scientifiques ou philosophiques. Ces traductions ont alors été diffusées dans tout le monde musulman, y compris en Afrique du Nord et, de là, parviennent en Andalousie.
Des lettrés de Londres ou de Paris ouïent qu’il existe en Espagne des bibliothèques où l’on peut lire Aristote si l’on possède la connaissance de l’arabe. Cet intérêt pour les manuscrits grecs fait naître une demande de traduction en latin, langue plus familière aux « Européens ». Et ces traductions sont souvent réalisées par des juifs ashkénazes ou séfarades qui ont fui vers le Nord, emportant avec eux leurs connaissances des langues hébraïques et vernaculaires. Peu d’entre eux pouvaient transposer les écrits arabes directement en latin de sorte que les manuscrits originellement rédigés en grec parviennent aux lettrés européens du Moyen Âge avec deux à trois intermédiaires linguistiques, temporels et culturels.
Les textes grecs sont traduits en arabe au IXème s., puis d’arabe en castillan ou hébreu, puis en latin au XIIème s., nourrissant ce que les historiens ont appelé « La Renaissance du XIIème siècle » en Espagne. C’est à partir de l’Espagne que le patrimoine de l’antiquité grecque est transféré, via le monde musulman, vers le monde chrétien.
Averroès, lumière d’Aristote
L’intérêt pour les œuvres d’Aristote s’accompagne d’une mise en lumière des commentaires de Moïse Maïmonide, philosophe juif de renom et d’Ibn Rushd de Cordoue (1126-1198), intellectuel médecin, philosophe, théologien et juriste, connu en Occident sous le nom d’Averroès. Les doctes commentaires d’Averroès qui expliquent et analysent la pensée d’Aristote sont nécessaires aux lettrés du Moyen Âge pour comprendre la pensée complexe du philosophe grec. Averroès est une autorité reconnue qui guide la compréhension de ces textes et non une source subalterne.
La « mission » philosophique du juriste malikite est pourtant autre : il lui faut combler de manière islamique le fossé entre la foi et la raison, entre la révélation et la philosophie. Contre l’axiome prétendant que la philosophie va à l’encontre de la révélation, voire la dévoie. Or, notre savant tente de comprendre comment il est possible que la philosophie dise une chose et la révélation son contraire. Il cherche à concilier les deux et finit par souscrire au canon de la Raison ce qui le mettra en porte-à-faux avec les théologiens de l’Islam de son époque.
Entre 1168 et 1198, les commentaires du savant andalou ont visé la quasi-totalité de l’œuvre d’Aristote, que ce soit sa Physique, le traité sur l’âme, sur le ciel, ou sa Métaphysique. Les mots d’Averroès se sont mêlés à ceux du philosophe athénien selon le schème qu’il a initié et dont l’histoire a retenu le nom : celui de l’école péripatéticienne. Que la pensée soit en marche et qu’elle transcende les frontières de nos savoirs. Averroès, en digne disciple de pensée, lui a fait traverser le temps.
Des siècles sont parfois nécessaires pour que la pensée d’un individu, aussi éclairée soit-elle, rejaillisse en particules lumineuses pour éclairer d’autres esprits. Celle d’Aristote n’a pas failli à la règle : tombée en disgrâce dans l’espace de la pensée spirituelle et conceptuelle même sous l’égide du règne de la mise en commun des savoirs voulue pour le sultan abbasside mutazilite al-Ma’mūn (786-833), la pensée d’Aristote connait une renommée extraordinaire chez les chrétiens occidentaux, notamment via Thomas d’Aquin qui s’appuie sur ses mandements pour montrer que la Raison et la foi se complètent mutuellement. Averroès, le savant rationnel qui a su défier les vindictes traditionnelles d’al-Ghazālī ou prévenir une interprétation néo-platonisante qui seyait à l’intelligentsia en place replace dans une sphère littéraire et scientifique, le docte mais séditieux disciple de Platon, trop peu confondu.
En 1142, Pierre le Vénérable, grand abbé de l’abbaye de Cluny, la plus puissante et la plus importante de l’Europe latine, visite Tolède et conçoit l’idée d’une réfutation systématique de la religion musulmane qu’il considère comme hérétique et errante. Aidé de Robert de Chester, qui accepte de traduire le Coran en latin, il se donne les moyens, pense-t-il, d’accéder au texte coranique pour pouvoir construire un argumentaire contre lui dans un esprit polémique. Les traductions des textes de la tradition musulmane fourniront également des motifs pour critiquer virulemment la tradition musulmane sans la dissocier de la culture des différentes communautés.
A la fin du XIème, les croisades visaient à délivrer Jérusalem de la présence musulmane et la « délivrance » d’al-Andalus devient, pour les chrétiens, une annexe à cet édifice intellectuel qu’est la vision d’une société où le christianisme est la seule option possible. Se développe alors une théorie polarisée entre des camps où le christianisme représente le bien et l’Islam, le mal. L’arrivée des Almoravides venus d’Afrique du Nord aux mœurs traditionnalistes facilite cette vision dichotomique restreinte.
Au XIIIème s., Alphonse X, surnommé le Sage, monte sur le trône de Castille. Il est à l’origine d’un corpus nouveau en Espagne, notamment celui des Cantigas de Santa Maria, manuscrit aux enluminures illustrant des scènes de vie de l’Espagne du XIIIème s.. Certaines miniatures représentent les traducteurs de Tolède, juifs, chrétiens et musulmans, travaillant de concert dans les mêmes ateliers.
Sursaut et noces funèbres
Au même moment, un mouvement d’intolérance religieuse grandit dans la péninsule Ibérique, donnant lieu à des affrontements sanglants. Pendant 60 ans, les batailles se font suite et seule Grenade reste et perdurera 250 ans en tant qu’émirat. Elle connait une immense prospérité grâce au port de Malaga tout en payant un lourd tribut au roi de Castille. Sous la dynastie de Nasride, l’Alhambra voit le jour et inspire l’architecture des rois castillans pour des générations. Au XIVème s. Mohammed V devient l’émir de Grenade et Pierre Ier, dit le cruel, est couronné roi de Castille. Mohammed V trouve refuge chez Pierre 1er et change l’architecture du palais de l’Alcazar alors qu’il construit la Cour des Lions. S’ensuit alors un dialogue architectural entre les deux bâtiments qui se répondent. Orné de poèmes sur le pouvoir du Sultan alors que bientôt celui-ci sera perdu, l’Alhambra rappelle 700 ans de pouvoir qui furent ceux où s’est émancipé le savoir, de l’Orient à l’Occident post antique.
Le ministre des Finances juives de Pierre 1er, Samuel Alevi, construit une synagogue à côté de sa demeure de Tolède. Cet édifice témoigne d’une intrication culturelle et d’un mélange de tradition qui rappelle l’Alcazar de Séville. Tous les rois chrétiens d’Espagne critiquent Pierre 1er et l’accusent de philosémitisme. Après avoir limogé son ministre des Finances, Pierre 1er meurt à son tour, assassiné par son demi-frère, précipitant une série de pogrom qui débutent en 1380 à Séville puis se propagent dans les grandes villes où les communautés juives s’étaient établies.
La peste noire qui sévit à l’époque achève l’effondrement d’un modèle de vie commune où une société pluri-référentielle pouvait contenir un trésor culturel.
Messianique et apocalyptique, le mal qui touche l’Espagne s’inclut dans l’essence fautive de dogmes partagés ; le massacre et la conversion des juifs au christianisme serviront d’exutoire. Grenade sera à son tour attaquée alors que l’Espagne se voit le rempart de l’Europe contre l’Islam et le Judaïsme. En 1469, une alliance visant à reconquérir Grenada voit la réunion des royaumes de Castille et d’Aragon par le mariage de Ferdinand et d’Isabelle. Ils assiègent Grenade et mettant fin au règne des Nasrides. En 1492, le décret de l’Alhambra décrète la conversion nécessaire des juifs ou leur expulsion. Les Mudéjar musulmans seront aussi inquiétés un peu plus tard, contraints au même choix. Gardant, malgré leurs croyances nouvellement intégrées, leurs habits, leur langue et leur habitudes, l’inquisition se chargera d’emprisonner, questionner et torturer les Espagnols soupçonnés d’être crypto chrétiens ou juifs.
Ainsi se terminera dans le sang cet âge d’or andalou dont l’héritage littéraire, architectural et musical subsiste encore aujourd’hui.
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